Melior C., Girault Y. (1998) Croise de regards sur la cration de
" Parade nuptiale " la Grande Galerie de lĠEvolution du Musum.
Thtre et sciences, Garbagnati L., Montaclair F., Vingler D. (Eds), Presses du centre Unesco de Besanon ;
pp271-284, 309p.
Croise de regards sur la cration de
" Parade nuptiale " la Grande Galerie de lĠEvolution du Musum
Chantal Mlior[1]-
Yves Girault[2]
Pour
la premire fois, le Service dĠAction Pdagogique et Culturelle de la Grande
Galerie de lĠEvolution du Musum, a propos, pendant les ftes de Nol de 1997,
un spectacle thtral connotations scientifiques. Hasard des rencontres, et
certainement convergences de choix culturels ont permis cette cration. Du cot
du Musum National dĠHistoire Naturelle, nous avions plusieurs objectifs dont
les plus importants sont les suivants :
-
De trs nombreux travaux de recherche ont montr que les muses de science
nĠont pas un public, mais des publics trs divers qui se caractrisent
notamment par des pratiques culturelles trs diffrentes[3].
CĠest la raison pour laquelle,
dans le cadre de la politique de diffusion des connaissances du
Musum, il nous semble important
dĠutiliser de nombreux mdia diffrents pour permettre un public vari
dĠacqurir des connaissances scientifiques.
-
Ces tudes dmontrent galement que la frquentation de ces institutions
culturelles est lie un projet dĠtablissement et une mobilisation des
acteurs. Ainsi, nous voulions tenter de faire venir la Grande Galerie de
lĠEvolution du Musum un public nouveau, qui a dĠautres habitudes culturelles
(dans ce cas le thtre) et qui pourrait par ce biais, prendre un intrt
visiter et/ou faire visiter les diverses expositions.
-
Enfin, depuis lĠouverture de la Grande Galerie de lĠEvolution du Musum, le
SAPC, tous les ans, pour les vacances de Nol, proposait des animations
gratuites pour les jeunes visiteurs. Cette anne, nous souhaitions offrir ce
cadeau des visiteurs plus gs[4],
adolescents et adultes, tout en privilgiant lĠaccueil du public familial par
la prsence, tous les tages de la Grande Galerie de lĠEvolution du Musum,
de "guides animateurs" qui pouvaient donner librement toutes
explications aux visiteurs.
Or,
depuis de nombreux mois, la troupe du thtre du Voyageur, rptait Ç Parade
nuptiale È, adaptation de
Chantal Mlior, dĠaprs "le Sexe et la Mort" de Jacques Ruffi, et
"la Tentation de Saint-Antoine" de Gustave Flaubert. Vritable saga
des comportements amoureux, cette cration, ponctue de mlodies de Gabriel
Faur, mle une approche scientifique une oeuvre littraire, avec 6 comdiens[5],
une pianiste-chanteuse[6],
une percussionniste[7] et deux
danseurs[8].
Nous
allons dans les lignes qui suivent prciser la nature de ce projet tout en
donnant parfois la parole aux
spectateurs car, compte tenu des objectifs pr-cits, nous avons ralis
pendant toute la dure de cette opration, une valuation auprs de nos
visiteurs-spectateurs. Ainsi, tous les soirs, ceux-ci recevaient un bref
questionnaire quĠils pouvaient nous rendre en sortant ou nous retourner par la
Poste.
Pendant
toute la dure des rptitions, les comdiens nĠavaient aucune ide de la
destination que prendrait ce spectacle.
C.M.
ÇA chacune de nos entreprises, nous rvons bien sr de crer le plus beau
des spectacles dans le plus beau des thtres. CĠest en visitant la Grande
Galerie de lĠEvolution, par hasard (ou par instinct), que nous avons ralis la
concordance des discours : nous retrouvions les phrases et les mots de
notre texteÈ
Sentiment
dĠappartenance et/ou convergence de sensibilit pour la scnographie de Ren
Allio, qui dfinit dĠailleurs la musographie comme Ç une fonction qui
relve du spectacle et des arts de la REPRESENTATION, qui impliquent de
produire, matriser et moduler de la lumire pour lĠorganiser en termes de
tableaux, ou dĠambiances ou dĠeffets, semblables ceux que lĠon produit aux
fins de rcit sur la scne du
thtre È[9].
Cette
scnographie de la Grande Galerie de lĠEvolution cherche plus suggrer le
mouvement quĠ figer les animaux dans des reprsentations Çcartes postalesÈ,
cĠest--dire dans un dcor qui les sparerait du spectateur. Le lyrisme de la
Çcaravane africaineÈ, o sont rassembles de nombreuses espces, nous donne la
sensation de dcouvrir ensemble la biodiversit. Ainsi, cette mise en scne des
lieux voquait, les valeurs et les lans que le projet thtral "Parade
nuptiale" tentait de dvelopper. DĠun commun accord, nous avons donc
dcid de crer ce spectacle la Grande Galerie.
Certains
spectateurs ont t sensibles la pertinence de cette rencontre[10]..
-
Ç Trs bonne correspondance entre l'esprit du lieu et le sujet de la
pice È.
-
Ç La pice semble avoir t faite exprs pour la GGE È.
-
Ç Le thme trait est directement en rapport avec les sujets exposs la
GGE È.
-Ç Un
lieu dtourn de son usage habituel, spectateurs ou acteurs muets que
constituent les animaux empaills È.
-
Ç C'est tout fait appropri, le texte renvoie aux animaux qu'on voit au
loin et vice-versa È.
Roger
Maria, critique LĠHumanit, prcise : Ç Ce texte vibrant a inspir le
pari audacieux dĠune transcription scnique dont la premire offrande publique
est pleinement sa place dans la Grande Galerie de lĠEvolution. È
Jean-Luc
Jeener, critique au Figaroscope voque : Ç la trs bonne ide du Musum
National dĠHistoire Naturelle dĠaccueillir du thtre...È
Le Musum est un thtre
CĠtait
donc la premire fois que la Grande Galerie de lĠEvolution accueillait une
cration thtrale. Investir un terrain vierge nous a paru en harmonie avec Ç Parade
nuptiale È car ce spectacle ne
ressemble rien ! Compte tenu de la nature particulire de ce projet, la
recherche dĠune forme thtrale devenait un enjeu primordial. En effet, une Ïuvre, non destine au thtre, oblige
tout reconsidrer : lĠagencement des textes, la dfinition de lĠespace, le
style de jeu, la relation avec le public... Chaque texte, chaque cration
ncessite lĠlaboration dĠune forme qui lui soit propre et qui lui permette
dĠvoluer. Le champ des possibles sĠest ouvert vertigineusement devant
nous. Tous nos essais ont
fait de ce spectacle un apprentissage du hasard et de la libert.
Ç Moi,
qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. SĠil fait
laid droite, je prends gauche...È
Montaigne[11]
Parade
nuptiale est un dfil de formes qui
surgissent puis disparaissent, qui sĠembotent : kermesse, cortge, fte,
confrence, concert, marathon...procession, chaque comdien passant dĠune
dynamique lĠautre, chaque lment du spectacle changeant de fonction,
dĠvocation.
C.M.Ç -
CĠest un spectacle comme nous nĠen avions jamais fait et jamais vu. Il fallait des scientifiques pour se hasarder,
nos cts, dans cette aventure È
Y.G. Ç - Cette collaboration nous a paru en ralit
vidente car la mise en exposition consiste, lĠaide dĠune trame narrative,
donner un sens un ensemble dĠobjets porteurs de sens multiples. Nous pouvons
dire que comme une oeuvre littraire une exposition russie est une oeuvre
ouverte, et cette pice participait de nouvelles crations de sens[12]. È
Le lieu a
toujours une influence dterminante sur la perception dĠun spectacle. 62/189
personnes interroges voquent le lieu :
-
"C'est un lieu grandiose, magique, envotant, inquitant, qu'aucun autre
thtre ne peut galer en ce sens".
-
"Cette salle grandiose est un crin tout fait spcifique pour cette
pice".
-
"Le dcor plonge tout de suite dans l'ambiance de la pice".
-"Le
fait d'entrer dans un lieu clos cette heure n'est pas absolument
tranger".
-"C'est
la nuit et c'est drlement joli".
-"Avoir
la possibilit de rester aprs l'heure de fermeture avec tous ces animaux
empaills et voir un spectacle est sduisant".
De fait, jouer dans un muse invite avec
force les acteurs, se rappeler que la scne est un lieu dĠexpriences, un
laboratoire ouvert. Nous avons eu videmment surmonter quelques difficults,
avec la conviction quĠau thtre les obstacles deviennent de prcieux atouts.
Tout
dĠabord, des difficults ÇphysiquesÈ lies lĠtendue et au volume de la
scne : les acteurs occupaient une mezzanine de 7 mtres dĠouverture, de 7
mtres de hauteur, de 40 mtres de profondeur, avec une acoustique imprvisible, lĠinvestissement
des comdiens devait tre athltique. Pendant une heure et demie, ils parcouraient cet immense espace
un rythme trs soutenu. Ils sĠlanaient sur le public, puis sĠvanouissaient
au lointain... comme le flux et le reflux...comme des vrits qui laissent
place dĠautres vrits.
Ç
Tournons, tournons, sur nos
chevaux de mange. LĠide, comme eux, avec des pompons roses la crinire,
nous porte sur sa croupe o nous restons debout. È[13].
DĠailleurs 25/189 spectateurs ont
spcifi que la dimension et la
profondeur de la Grande Galerie de lĠEvolution convenaient parfaitement la
mise en scne :
-"La
dimension scnique permet une profondeur toute adapte au spectacle".
-"Oui,
de par le contexte, l'ambiance, le volume qu'apporte la proximit de la Grande
Galerie".
-"Beaut
du lieu, profondeur de la Galerie conviennent parfaitement la mise en
scne".
Aprs
un temps dĠadaptation qui handicapa certainement les avant-premires, lĠeffort
des acteurs li la beaut des lieux donna aux chorgraphies et au jeu, force
et lyrisme. Au thtre, lĠeffort fait la force. Quant aux spectateurs, ils se
sont retrouvs blottis, lĠextrmit de la piste de jeu, sans tre enferms
toutefois. Sur leur droite, la cour, sĠouvrait lĠimmense espace central. Les
regards pouvaient errer parfois vers la Çcaravane africaineÈ qui semblait avoir suspendu sa course.
ÇLes
girafes de la Galerie de lĠEvolution semblent lĠcoute de ce spectacle gai
mlant thtre, musique et chorgraphie, dans la dynamique de la vie. [14]È
Nous
nĠavions pas le sentiment en effet que le cadre concurrenait les acteurs,
toutefois il a fallu trouver un nouvel quilibre dans la relation entre acteurs et spectateurs. Le
public nĠtait pas distrait, mais son attente semblait diffrente de celle dĠun
public au thtre. Le sens de notre dmarche tait dplac en transformant le
spectacle en leon de sciences : les mtaphores biologiques restaient des
illustrations. Cette raction tait dĠautant plus sensible lorsque les
spectateurs avaient fait la visite avant la reprsentation. Le dbut du spectacle
passait moins bien que dans la
salle de rptition : le sujet scientifique tait trop vident et les
spectateurs suivaient sagement un cours. Les clins dĠÏil philosophiques
croulaient sous le poids de lĠinformation scientifique. Il fallait crer la surprise,
le dcalage, la distance, synonymes dĠhumour afin que le jeu fasse apparatre
les multiples facettes du texte. LĠintroduction dĠune danse a suffi rtablir
une coute active, crer les conditions ncessaires et suffisantes pour
quĠacteurs et spectateurs se retrouvent dans une mme dynamique et au mme
endroit : au thtre.
Pour exister dans ce temple de la science, il fallait donc fortifier
la dimension thtrale. Mme sĠil sĠagit de transmettre un savoir, ce qui peut
tre aussi lĠobjet dĠun spectacle, lĠambition artistique prime : il faut tre
arm artistiquement pour intgrer les conditions toujours diffrentes, les
modifications qui interviennent chaque reprsentation. Le public se
renouvelle chaque jour.
C.M Ç A chaque re-prsentation, lĠacteur
redcouvre son parcours comme si cĠtait la premire fois. Cette remise au
prsent obstine conditionne la complicit avec le public et fait du thtre un
art hautement pdagogique. È
2 Que savons nous des spectateurs qui ont vu la
pice ?
Compte tenu des
objectifs poursuivis par les responsables du Musum, nous souhaitions savoir
qui est venu voir cette pice, cĠest--dire principalement sĠil sĠagissait
prioritairement dĠamateurs de sciences ou dĠamateurs de thtre.
|
Etiez-vous dj |
Raisons pour venir voir ce spectacle |
|||
|
venu la GGE avant ? ĝ |
Connaissait la troupe |
Amateur de thtre |
Amateur de sciences |
Autres |
|
Oui |
38(*) |
40 |
32 |
13 |
|
Non |
42(**) |
32 |
14 |
15 |
(*)
dont 6 sont des ami(e)s d'acteurs/actrices.
(**)
dont 10 sont des ami(e)s d'acteurs/actrices.

Distribution des visiteurs en fonction de lĠge.
LĠquilibre entre toutes les composantes dĠun
spectacle est fragile et doit le rester, afin que le spectateur ait le
sentiment de participer quelque chose de nouveau, dont il est lui aussi
lĠartisan, du seul fait de sa prsence. Quand lĠacteur prend trop dĠavance, le
spectateur nĠa pas les clefs, il devient passif et attend la suite pour
comprendre... Il doit voir lĠide natre, pntrer les mystres.. et trouver
ainsi sa place dans la ralisation du spectacle. Quant lĠacteur, il ne peut
oublier que cette foule de regards multiplie son interprtation. Tous les
partenaires dĠun spectacle sont confronts cette polysmie que le metteur
en scne (tel un musologue) se doit de protger et dĠorchestrer. La multiplicit de cette orchestration est
primordiale et rvle la valeur artistique dĠun projet.
|
Principaux adjectifs qualifiant la pice |
Frquence des rponses |
Principaux adjectifs qualifiant la pice |
Frquence des rponses |
|
amusante, divertissante |
30 |
|
|
|
originale |
27 |
russie |
9 |
|
intressante |
25 |
pdagogique |
6 |
|
humoristique |
18 |
intelligente |
5 |
|
sympathique |
13 |
philosophique |
4 |
|
vivante |
11 |
audacieuse |
3 |
|
ddramatisante |
11 |
sans intrt |
3 |
|
crative |
11 |
chaleureuse |
2 |
|
potique |
11 |
marquante |
2 |
|
inattendue |
10 |
immorale |
1 |
|
enrichissante |
9 |
|
|
C.
M. Ç Mme si nous nĠavions aucune prtention scientifique, la source de
Ç Parade nuptialeÈ se situe dans notre faon de travailler et de rver le
thtre. È
3- La mise en scne
Notre considration premire fut de dvelopper un
discours rassurant, ÇbienfaisantÈ, sur un sujet proccupant :
Ç Chaque tre est distinct de tous les autres. Lui seul nat, lui seul
meurt. Entre un tre et un autre, il y a un abme, il y a une discontinuit...Seulement
nous pouvons en commun ressentir le vertige de cet abme...È È[15].
C.
M. ÇLa biologie nous rappelle lĠexistence dĠune autre continuit, dĠune
communaut de la vie, qui fait que nous appartenons une grande chane.È
Y.G.
ÇTous parents oui et galement tous diffrents[16].
En effet les recherches rcentes en biologie soulignent ce paradoxe du monde
vivant : au del de lĠunicit cellulaire du monde vivant existe lĠunicit de lĠindividu.È
C.
M. Ç Dire oui la
vie nous paraissait le dfi
relever, le sens que nous voulions donner au thtre ; un oui en appelle
un autre ; ce que Gilles Deleuze appelle Ç Le ddoublement du ouiÈ- [17]
Il me semble que souvent, les productions thtrales
Ç contemporaines È nous affligent au lieu de nous encourager, en assimilant
le prsent un quotidien, gnralement trs sombre et trs drisoire. CĠest
pourquoi aborder un thme scientifique peut nous aider prendre dĠautres
chemins pour traverser le monde dĠaujourdĠhui, exprimenter dĠautres
distances pour crer le thtre de maintenant, qui, selon nous, prouve sa bonne
sant lorsquĠil est capable dĠveiller, le sentiment du srieux dĠun ct et de
lĠautre du rire. È
Un
spectateur : "Une approche humoristique qui permet de mlanger le
srieux, le ct scientifique au ct littraire".
Un
autre spectateur : "De l'humour, de la crativit mls un jargon
scientifique juste et prcis : c'est inattendu, rassurant".
4- Au commencement tait le jeu :
Mais qui ? Quelle entit thtrale pouvait
sĠaventurer dans cet univers en perptuelle mtamorphose... et prtendre dire
ce Ç oui È, apporter une sorte de continuit vivante
cet hymne la vie dont nous rvions ?
Des
petits dieux sur la scne : Le roi des singes, entit du thtre oriental, fut notre rfrence : entre
le clown et lĠarlequin, ce petit dieu de la mtamorphose, capable de tout
jouer, sĠest offert comme le lien entre toutes ces formes de la nature que nous
voulions voquer sans les illustrer.
C.
M. ÇLes transformations ne visaient pas imiter les autres animaux, mais
exprimenter des dynamiques de jeu
pour dcouvrir ce quĠelles ont de particulier et de commun, en quoi nous
sommes le fruit de nos fonctionnements.È
Y.
G. ÇLe choix du roi des singes
est galement une dmarche allgorique, qui transpose au thtre le fonctionnement autopoitique des
organismes vivants, capables de se produire eux-mmes par leur propre
fonctionnement .È
C.M.
ÇEn effet, si cĠest une question dĠnergie. LĠintense activit de lĠacteur,
- roi des singes dont le royaume
est le jeu -, conditionne sa capacit de crer des formes. Au thtre, tout se
manifeste par les ÇtatsÈ : lĠacteur produit des motions : ce qui
est dehors est insparable de ce qui est dedans et se rassemble en lĠacteur.
Tous les comdiens ont travaill avec le maquillage du roi des singes pendant
plusieurs mois, puis nous avons choisi dĠvoluer vers un maquillage plus
dpouill ; la rfrence au thtre oriental tait reue comme une
curiosit, elle distrayait trop...Nous
nĠavons gard que les yeux du roi des singes, le regard perant.È
ÇParade nuptialeÈ rpondait notre volont dĠtre
Ç physiques È ! LĠacteur
dessine son activit intrieur, ses penses, avec son corps. Jouer un texte
scientifique suppose, selon nous, un grand engagement corporel. Un effort
physique intense permet dĠviter certains clichs (ou certaines implications),
les ractions apprises, tous ces jugements qui encombrent lĠacteur et le coupent de lĠessentiel.
Il sĠagit de donner corps aux mots, de danser avec les mots.
C.
M. Ç Les personnages de Beckett[18]
nous instruisent de cette rgle du jeu essentielle et de lĠordre des choses :
Ç -Vladimir : JĠaimerais bien lĠentendre penser. -Estragon : Il
pourrait peut-tre danser dĠabord et penser ensuite ? -Vladimir(
Pozzo) : est-ce possible ? -Pozzo : Mais certainement, rien de
plus facile. CĠest dĠailleurs lĠordre naturel.(rire bref) -Vladimir :
Alors quĠil danse.(silence).) È
Y.G.
ÇEn quelque sorte, cĠest lĠimportance du corps qui a dclench une rencontre
entre la biologie et le roi des Singes.È
Un acteur, en action, fait fonctionner
dlibrment ses muscles. La scne devient le lieu dĠexprimentation de cette
activit musculaire, qui produit des visions. Les informations circulent, plus
rapides que lĠclair dans le corps (dont le cerveau). Nous sommes une plaque
tournante. Nous sommes traverss. Ç Nous sommes des ponges vie È[19]
dit Ariane Mnouchkine, ou encore Ç LĠimagination est dans le corps È. LĠacteur qui danse se dfinit en terme
biologique comme une Ç membrane soumise des stimuliÈ. La danse, en
tant quĠlment inhrent la vie, est la connaissance et la rvlation dĠun
regard. Cette vision biologique dĠun thtre en volution nous conduit
redcouvrir lĠordre des choses (cf. Beckett, plus haut) et Ç faire la
peau È au thtre psychologique, qui privilgie la prmditation et qui
Çplace en tteÈ la mmoire personnelle, cĠest--dire qui tablit une sparation
systmatique et rvolue entre le corps et lĠesprit. Voil pourquoi, ÇlĠacteur ne peut tre rduit un
chien limier qui renifle sa propre trace.È [20]
Cet acteur-danseur, (10 comdiens aux multiples
statures...pour Parade nuptiale), dans tous ses tats et sous toutes ses formes
construit au gr de ses jeux lĠespace scnique et en propose diverses
perceptions, dilatations ou rductions.
Ainsi, lĠespace,
rest nu, figurait tour tour le dsert, la banquise, une fort, un grand lit,
la mer, les lments, et pour
finir, la vote cleste. Sans aucune construction fixe, risquant de
faire cran lĠimagination des spectateurs (et celle des acteurs), les seuls
lments de dcor taient un tapis et des toffes que les acteurs disposaient
pour dfinir leurs aires de jeu et dlimiter leur territoire. Ces toffes pouvaient confrer certains
passages un caractre de clbration, dĠautres, suggrer un endroit prcis.
Le sol tait bleu-mauve et les costumes roses, oranges, verts pomme... jaunes.
Toutes ces couleurs vives, cette tendance psychdlique, faisaient frissonner
les animaux de la Grande Galerie de lĠEvolution. La musique et les
lumires refltes par les
vitrines du muse ajoutaient la vibration gnrale.
Les instruments de
musique qui risquaient de figer lĠespace, comme le piano ou les percussions
furent dposs sur des chariots et se dplaaient selon lĠaction Ç
sauts et gambades È.
C. M. ÇAinsi lĠesprit joueur, avons-nous provoqu
une rencontre au sommet entre les textes de Jacques Ruffi et de Gustave
Flaubert. LĠadaptation sĠest constitue au fil des rptitions.È
Le Ç Sexe et la Mort È, de Jacques Ruffi,
embrasse toutes les espces, raconte
les tapes de la vie et la mort utile. Ç Mais quel que soit le chemin
suivi, le terme de ces changes est le cot È J.Ruffi. Il recle des qualits de clart, dĠhumour, et une
vitalit prometteuse. LĠvocation de la vie au thtre gnre la vie :ÇParler
dĠamour, cĠest faire lĠamour.È disait
Balzac.
C.M.
ÇCĠest cette mme nergie que nous avons trouve dans La Tentation de
Saint-Antoine de Flaubert[21].
La Tentation droule un long cortge de visions prodigieuses qui rpond au
foisonnement de lĠÏuvre de Ruffi. Ces deux rservoirs de savoir et dĠnergie,
dans des styles diffrents, forment un couple, lĠun nous repose de lĠexaltation
de lĠautre. Entre invention et rvlation, entre science et posie, lĠimagination
humaine rivalise avec les fantaisies de la nature. Il est devenu ainsi
difficile de les distinguer.È
Y.
G. Ç La science tient plus de lĠinvention que de la rvlation dĠune
vrit profonde et dfinitive. En effet, face la grande difficult de dcrire
et dĠexpliquer certains sujets, certains phnomnes complexes..., le biologiste
doit inventer des images, des mtaphores, des langages, parfois mme des
modles. Il convient donc au biologiste dĠouvrir ses capacits de crateur la
posie, et toutes les disciplines adjacentes pour avancer. Ainsi, non
seulement la rigueur scientifique ne craint pas la fantaisie -(y compris celle
des bandes dessines)- mais elle y trouve une source dĠinspirationÈ.
C.
M. La Biologie peut aussi nous
faire rver les yeux grands
ouvertsÈ
Accoupls, superposs, tisss, les deux textes
sĠenrichissent lĠun de lĠautre et deviennent partition, forme thtrale et
musicale. Les textes de Ruffi reprsentent les rcitatifs et les envoles de
Flaubert, les grands airs lyriques. Parfois, les rles sont inverss. Prenons
par exemple la chevauche trs rythme et trs chorgraphique des rituels de
sduction : tout au long de cette scne, le dialogue entre musique (piano et
percussions) et texte se dveloppe en crescendo, les sons et les mouvements
sĠintensifient jusqu' ce que jaillisse lĠvidente musicalit des termes
scientifiques : Ç ...photinus pyralis dĠAmrique du Nord, phryxothrix dĠAmrique du Sud...La femelle aptre
de lampyris noctiluca met des clats lumineux intenses par son abdomen...Un
animal dcapit perd sa luminosit...È . Tout chantait nos oreilles innocentes.
C.M.
Ç Ç Les beaux livres sont crits dans une sorte de langue trangre.È
crivait Marcel Proust. Ainsi, avons-nous crit ce spectacle.È
ÇParade nuptialeÈ est donc btie comme une Ïuvre musicale, de mouvements, de crescendo
en decrescendo, compose comme un film dĠune succession de moments forts, et
videmment comme une pice de thtre : lĠaction, lĠespace et le temps sont condenss. Conjuguer les trois
disciplines thtre, musique et danse sĠimposait. Certains spectateurs voyaient
Parade nuptiale comme un ballet, dĠautres, comme une comdie musicale. Pour sa
part, Grard Biard, critique de thtre Charlie Hebdo dcrit ce spectacle
comme : Ç Un cours de sexologie chorgraphi, agrment dĠintermdes
littraires, plus instructif quĠun porno et moins embrouill quĠune partouze. È
Encore
quelques paroles de spectateurs :
-
Ç Trs trs originale et insouponne, le rsultat est remarquable È.
- ÇVivante, moins rigide, plus
chaleureuse È.
- ÇOriginale, novatrice, en un mot :
extraordinaireÈ.
-
Ç Le travail des acteurs, leurs corps, rvle la posie de tout langage et
donne envie de lire les textes È.
C.
M. Ç Pour structurer cette turbulente improvisation, lui donner un
sens, nous avons donc suivi les grandes tapes du livre de Jacques Ruffi, en
cherchant dvelopper une sorte de double discours, entre le rcit des rituels
amoureux et la relation des comdiens avec lĠacte thtral. (CĠest selon
lĠexpression dĠAntoine Vitez: Ç Faire thtre de tout È et non pas
faire tout au thtre ). Ainsi, la conqute des territoires tait un thme
en or pour investir lĠespace scnique.
Ç Le territoire tant acquis, et les
comptiteurs carts, lĠheureux vainqueur nĠest pas encore au bout de ses
peines..[22]È
Des draps blancs servent la dlimitation des
territoires, deviennent langes puis linceuls... Un mtre carr de tissu noir
dpos sur une toffe blanche figure successivement un ascenseur et la loge royale de la ruche.
C.
M. ÇA quelques dplacements prs, nous passions, sans difficult, de la
description des comportements humains dans un ascenseur la dfinition des
organes gnitaux, dans ce mme espace (qui comme chacun sait, se prte ce
type de considrations), puis lĠtude de la vie des insectes
sociaux. Face au texte scientifique, les moyens les plus simples sont les
plus vocateurs.È
Y.G.
ÇMais lĠobjet de la recherche
scientifique consiste le plus souvent dcomposer un phnomne complexe en
situations simples pour en faire lĠtude.È
C.M.
ÇCĠest bien lĠimpossibilit de reprsenter la ralit qui fait la force du
thtre en nous amenant tablir des correspondances...voyantes.È
Y.G.
Ç Oui et cĠest galement celle du muse dans lequel il est impossible
de reprsenter la ralit, dĠo lĠide des architectes de proposer dans la Nef
de la Grande Galerie de lĠEvolution une allusion aux divers cosystmes plutt
que lĠillusion des dioramas. È
LĠchange entre acteurs et spectateurs fait de lĠensemble
de la reprsentation une parade nuptiale ! Ç Oh ! si tu
voulais ! Toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton
dsir, demande-les. Je ne suis pas une femme, je suis un monde.[23] È
Dans la posie de Flaubert comme au cÏur du thme universel
de Ruffi merge le dsir de se
fondre dans le Grand Tout. La science est une qute, le thtre aussi.
C.
M. ÇLe thtre est notre instrument pour dchiffrer le monde et plus encore
pour forger notre regard sur le monde. Si la scne est un lieu o se jouent les
tours et les dtours de la conscience et si lĠacteur est une conscience au
travail, chaque spectacle peut reprsenter alors une promesse de rinventer la
vie : une volution de notre regard. Cet idal du thtre nous transporte
de Shakespeare, auquel nous sommes toujours prts nous livrer comme un
guide providentiel, la littrature scientifique qui nous ouvre des horizons
inexplors. È
Ce que nous esprons dĠun texte scientifique comme
dĠune Ïuvre de Shakespeare, cĠest lĠtendue du champ, la pluralit des visions
qui se superposent, cĠest en somme lĠoccasion rve pour dvelopper le langage
de la scne.
ÇTout cet amas de gestes, de signes, dĠattitudes,
de sonorits, aux consquences physiques et potiques sur tous les plans de la
conscience et dans tous les sens, qui entrane ncessairement la pense
prendre des attitudes profondes qui sont ce que lĠon pourrait appeler de la
mtaphysique en activit. [24]È
C. M. Ç Antonin Artaud, dans Çle thtre et
son doubleÈ, oppose le thtre oriental, tendances mtaphysiques au thtre
occidental, tendances psychologiques ; sĠintresser la science, cĠest
sĠcarter, il me semble, de ce thtre psychologique, o lĠindividu sĠexpose et
se confond avec ses petits secrets, o la vrit sĠapprend par les aveux, o la
ralit nĠest quĠune, par souci de vraisemblance...La distinction tranche
dĠArtaud est fondamentale. Elle nous amne prciser quĠil ne sĠagit pas pour
nous de figer une ralit mais de rvler des devenirs : nous ne sommes pas comme
a, nous devenons comme a, sous les yeux du spectateur, qui vit en mme temps
que lĠacteur son volution. Dans ce face face o croisent une multitude de
regards, nous recherchons, dmlons, identifions la part de lĠexistence dont
nous sommes lĠauteur. È
[1] Chantal
Mlior dirige le Thtre du Voyageur.
[2]
Yves Girault dirige le Service dĠAction Pdagogique et Culturelle du
Musum National dĠHistoire Naturelle.
[3] Cf ce sujet : Qui visite les muses de science ? La lettre de lĠOCIM, No 55 1998.
[4] En effet,
mme si les spectateurs payaient 80 francs pour le spectacle Çparade nuptialeÈ
et une entre dans la Grande Galerie de lĠEvolution, ce prix ne couvrait
pas du tout le cot rel de cette
opration.
[5] Stphanie Barbier, Maurice Baud, Sandrine Baumajs, Ariane Lagneau, Pascal Ttard et Mirabelle Wassef
[6] Carol
Lipkind.
[7] Marie-Madeleine Landrieu.
[8]
Ariane Lacquement et Fabrice Loubatires.
[9] La Grande Galerie du Musum National dĠHistoire
Naturelle : conserver cĠest transformer. Le Moniteur, p.94, 1994.
[10] Sur
les 1051 spectateurs qui ont assist la pice (ce chiffre ne prend pas en
compte les deux prsentations effectues pour la presse et le personnel de la
GGE), nous avons obtenu 189 rponses, ce qui est dj un taux de rponse
relativement lev (18,4 %). Compte tenu de ce pourcentage, les rsultats
obtenus sont pour nous porteurs de sens, mme si nous devons garder lĠesprit
que les rponses et les renseignements collects le sont auprs dĠun public qui
a accept volontairement de rpondre.
[11] Les Essais de Montaigne.
[12] Nous faisons rfrence lĠouvrage dĠ Umberto
Eco : LĠOeuvre Ouverte Ed du Seuil, 1965. Il prcise (p 17) : Ç Au fond,
une forme est esthtiquement valable justement dans la mesure o elle peut-tre
envisage et comprise selon des perspectives multiples, o elle manifeste une
grande varit dĠaspects et de rsonances
sans jamais cesser dĠtre elle mme. È
[13] Gustave Flaubert : La Tentation de Saint
-Antoine version de 1849 - choeur des Potes et Baladins.
[14] Annie Chnieux , le journal du dimanche,
rubrique thtre.
[15]
Georges Bataille : LĠErotisme.
[16] Cf lĠexposition :Tous parents tous diffrents
prsente au Muse de LĠHomme Paris.
[17] Gilles Deleuze : Critique et Clinique - Le
mystre dĠAriane.
[18] Ç En attendant Godot. È Edition de
Minuit.
[19]
Paroles rapportes dĠ Ariane Mnouchkine en rptitions.
[20]
G.Deleuze - Logique du sens.
[21]
Nous avons puis dans les trois versions de 1849 -1856 -1870.
[22] Jacques Ruffi : Le sexe et la mort, Ed Odile
Jacob
[23] Gustave Flaubert : la reine de Saba dans la
Tentation de Saint-Antoine.
[24] Antonin Artaud : le thtre et son double.